Développer sa résilience

Par Philippe Bloch, Conférencier animateur.

Grand connaisseur du monde de l’entreprise, éditorialiste et conférencier reconnu, Philippe Bloch est également essayiste. Dans son dernier ouvrage -”Ce sera mieux après… Sauf si on est trop cons !”- il partage son regard “de citoyen et d’entrepreneur” sur la crise liée à la Covid-19. Réaliste sur la catastrophe en cours, il tente néanmoins de rester optimiste. “Être positif, et le rester en ces temps incertains, est notre seule garantie de sortir au plus vite d’un cauchemar qui a déjà duré trop longtemps”.

Ni “guerre” ni “combat” ni même crise, vous parlez des événements liés à la Covid-19 comme d’une catastrophe, “d’un renversement tellement majeur que plus rien ne sera comme avant”. L’événement est à ce point renversant ?

Bien sûr ! Avec cet événement, le siècle a complètement basculé. On pensait jusqu’alors que le XXIème siècle avait débuté en l’an 2000 mais pas du tout ! Il a commencé fin 2019 à Wuhan et pour nous le 15 mars 2020. Tout ce qui va se passer dans les années à venir dépend de ce qui est en train d’arriver aujourd’hui. Cette crise affecte tous les sujets de notre société, tout ce qui nous anime, ce pourquoi on va travailler le matin, avec qui, où et de quelle façon.

On assiste à la fois à l’accélération de toutes les tendances précédentes, au premier rang desquelles celle du digital qui prend une dimension considérable et qui impacte tous les aspects personnels et professionnels de nos vies.

Même s’il ne s’agit pas d’une crise environnementale, cette crise sanitaire exacerbe par ailleurs tous les sujets liés à l’environnement. De la condamnation des déplacements en avion, aux modes du vrac ou du locavore, tout ce qui concerne la planète revient au premier plan. Beaucoup d’entre nous ont redécouvert d’autres possibilités durant le confinement.

La crise sanitaire, devenue depuis longtemps une crise économique et sociale, remet également en question le temps et la mobilité. Le monde de la vitesse s’est arrêté pendant quelques temps.

D’autres questions arriveront dans les mois à venir. Nous sommes sur des plaques tectoniques. Nous ne voyons pas encore toutes les conséquences que cette crise peut avoir mais ça continue de bouger, sans que l’on s’en rende compte. Aucun sujet n’échappera à ses effets. La démocratie, la mondialisation, l’industrialisation, notre façon de nous informer, notre gestion du temps, tout sera remis en question.

Si les conséquences néfastes de cette crise ne font aucun doute, n’y en a-t-il pas des positives ?

Bien entendu. Les entrepreneurs ont fait montre d’une résilience et d’un courage impressionnant. Toute cette histoire a révélé la force de l’énergie entrepreneuriale, leur capacité d’adaptation et d’innovation folle.

Les entreprises se sont digitalisées à grande vitesse. Cette digitalisation demeure la clé de la relance avec ces nouveaux process, l’e-commerce, le click’n collect, etc.

Par ailleurs, le télétravail prend de plus en plus de place. Tout cela va profondément changer la manière de manager. On va devoir apprendre à faire confiance en laissant plus d’autonomie aux salariés. En les laissant prendre plus de décisions, on va libérer de l’énergie.

Cette crise va également remodeler les territoires, avec les nouveaux impératifs de mobilité et de télétravail. Grâce aux technologies de la fibre et bientôt de la 5G, on peut travailler partout, ce qui va automatiquement faire revenir à la vie de nombreux villages et même certaines villes.

Cette crise sanitaire change-t-elle notre rapport à la santé ? A notre santé ?

La sphère privée prend plus de place que jamais. On pense à son bonheur, à sa sécurité et, évidemment, à sa santé. Beaucoup de personnes estiment qu’il ne s’agit là que du premier virus d’une longue série. Elles entendent donc faire attention à leur santé pour éviter de devenir trop fragile face à ces menaces. Cet état d’esprit général va générer de nombreux business. Les innovations et les produits liés à la santé vont se multiplier. De nombreuses start-ups sont sans doute déjà en train de plancher sur le sujet.

Globalement, les métiers de la santé et du care vont connaître une très puissante accélération. Les Français vont vouloir prendre davantage soin d’eux mais aussi de leurs aînés. Avec cette crise, les seniors sont revenus sur le devant de la scène. Le problème de la dépendance n’a jamais été aussi flagrant. En tout cela, les pharmaciens ont un rôle à jouer.

Leur métier connaît ses propres difficultés mais tout le monde s’est aperçu durant cette crise qu’ils étaient indispensables. Ils vont sans aucun doute retrouver une place de premier ordre dans nos vies.

Les pharmaciens, comme les autres entrepreneurs, vont-ils devoir s’adapter ou se réinventer complètement ?

Tout n’est pas à jeter, heureusement, mais il va effectivement falloir nous repenser. Ces derniers mois ont mis en valeur notre capacité d’adaptation incroyable. Les changements qui se sont engagés dans les entreprises ont atteint un niveau totalement imprévisible. Nous n’avons jamais autant modernisé que ces derniers mois.

Les entrepreneurs s’en sortent finalement mieux que d’autres car c’est leur job de régler les problèmes quotidiennement. Tous les jours, les ennuis arrivent et personne n’est là pour les aider. Les entrepreneurs demeurent depuis toujours dans l’adversité mais ils savent être créatifs. Ils trouvent les solutions en déplaçant les problèmes et en les regardant sous d’autres angles.

Réinventer, adapter, les deux solutions doivent aller de pair. Nous ne pouvons pas tout réinventer. Pour autant, nous sommes obligés d’accepter que personne ne fera demain le même métier, dans les mêmes lieux et avec les mêmes technologies. C’est devenu évident.

En tous les cas, s’adapter comme se réinventer passe par la digitalisation. Il s’agit pour chaque entrepreneur de se servir de la technologie pour faire disparaître les tâches chronophages, inutiles et consommatrices d’énergie.

La digitalisation nous permet de simplifier, de fluidifier, de tout accélérer pour ne consacrer du temps qu’à la valeur ajoutée que l’on peut apporter. En s’aidant des nouvelles technologies, on peut consacrer le meilleur de soi-même à ce qui est vraiment important. De là pourra naître la créativité et l’innovation.

Finalement, parvenez-vous à garder votre optimisme ?

A court et moyen terme, tant au plan économique que social, je ne peux être que pessimiste. Les perspectives sont sombres. Mais dès qu’on aura vaincu le virus, ou accepté de l’affronter, l’optimisme sera de nouveau de mise. Ce sera comme au sortir d’une guerre. Nous assisterons au retour de la liberté. L’envie de jouir de la vie et de consommer reviendra.

En attendant, nous devons, et les entrepreneurs plus que tout autre, devenir des émetteurs de bonnes nouvelles. Même dans l’adversité, l’entrepreneur doit être un importateur d’emmerdes et un exportateur d’enthousiasme. C’est notre job.